À la Faculté de pharmacie d’Université Paris Cité, la botanique, la mycologie et la pharmacognosie ne relèvent pas d’un simple héritage académique : elles constituent des disciplines pleinement actuelles, au cœur des enjeux contemporains liés à l’usage des produits naturels et à la prévention des risques.

Florence Chapeland-Leclerc, professeure à Université Paris Cité, et Gwenael Ruprich-Robert, maîtresse de conférences dans cette même instituition, mènent depuis de nombreuses années des activités d’enseignement et de recherche en biologie végétale et fongique. Leurs travaux portent notamment sur les métabolites naturels, la physiologie et la biologie des champignons, ainsi que sur les interactions entre organismes et molécules bioactives. Cet ancrage scientifique nourrit directement leur engagement pédagogique.

Ensemble, elles ont conçu deux formations qualifiantes complémentaires : Plantes toxiques et Mycologie officinale. Ces parcours visent à renforcer les compétences d’identification, à approfondir la compréhension des mécanismes de toxicité et à structurer une conduite adaptée face aux expositions, dans un contexte où l’attrait pour le « naturel » nécessite plus que jamais un cadre scientifique rigoureux.

Dans l’entretien qui suit, elles reviennent sur la genèse de ces deux formations, leurs choix pédagogiques — notamment l’importance de l’apprentissage sur le terrain — et les compétences qu’elles jugent essentielles pour les professionnels aujourd’hui.

Florence Chapeland-Leclerc et Gwenael Ruprich-Robert.

© Faculté de Pharmacie de Paris

Vous enseignez et faites de la recherche en botanique et en mycologie à la Faculté de pharmacie depuis de nombreuses années. Comment est née l’idée de créer deux formations dédiées aux plantes toxiques et aux champignons ?

Florence Chapeland-Leclerc :

J’enseigne la botanique et la mycologie depuis plus de vingt ans ici, en formation initiale. Au fil du temps, notamment à travers les échanges avec des pharmaciens d’officine et lors de formations extérieures, on a constaté une vraie demande pour des formats courts, ciblés, centrés sur l’identification et la pratique.

Les plantes comme les champignons sont des sciences de répétition : si on ne les revoit pas régulièrement, on perd en aisance. L’idée de ces deux formations est née de là : proposer un cadre universitaire solide pour remettre à niveau des compétences très concrètes, utiles en officine, à l’hôpital ou en centre antipoison.

Gwenael Ruprich-Robert :

Je suis également chercheuse et enseignante à la Faculté de pharmacie depuis de nombreuses années. Mon parcours n’était pas initialement centré sur la botanique et la mycologie, mais j’ai progressivement investi ces domaines dans l’enseignement et la recherche.

On s’est rendu compte que les professionnels manquent parfois de repères face aux demandes liées aux plantes ou aux champignons, alors même que ces situations peuvent avoir des conséquences cliniques importantes.

Ces formations sont donc une manière de prolonger notre travail académique : transmettre des bases fiables, actualisées, et adaptées aux réalités du terrain.

 

La formation part d’un constat : la capacité d’identification des plantes est souvent insuffisante en pratique. Observez-vous, chez les professionnels de santé, une fragilisation des compétences en botanique appliquée, et en quoi cela pose-t-il un problème concret ?

Florence Chapeland-Leclerc :

Oui, très clairement. En formation initiale, les étudiants acquièrent des bases, mais si elles ne sont pas entretenues, elles s’effacent rapidement. Or, en officine par exemple, on peut être confronté à une plante apportée par un patient, ou à une demande liée à un complément à base végétale.

Sans capacité d’identification fiable, on se retrouve vite en difficulté. Cela peut sembler anecdotique, mais en réalité cela engage la responsabilité professionnelle.

Gwenael Ruprich-Robert :

C’est encore plus vrai pour les champignons. Beaucoup de personnes viennent demander confirmation après une cueillette, parfois dans des situations à risque.

Si le professionnel n’a plus les réflexes d’observation morphologique ou ne sait pas poser les bonnes questions, le doute peut conduire soit à une inquiétude excessive, soit à une sous-estimation du risque.

L’enjeu est donc à la fois scientifique et très concret : il s’agit de sécurité.

 

La maquette insiste sur les risques de confusion entre espèces morphologiquement proches. Quels exemples vous semblent les plus préoccupants, et pourquoi ces confusions représentent-elles un véritable enjeu de sécurité pour les patients ?

Florence Chapeland-Leclerc :

Pour les plantes, les confusions sont fréquentes entre espèces qui se ressemblent visuellement mais dont les profils toxiques sont très différents. On peut penser, par exemple, à certaines Apiacées sauvages : la ciguë peut être confondue avec du persil ou de la carotte sauvage. Les conséquences peuvent être graves.

Il y a aussi des confusions avec des plantes ornementales ou médicinales utilisées en automédication. Le problème, c’est que l’erreur repose souvent sur un critère visuel partiel — la forme d’une feuille, la couleur d’une fleur — sans analyse globale de la plante.

Dans la formation, on insiste beaucoup sur la méthode d’observation : apprendre à regarder, comparer, douter. L’identification ne doit jamais être intuitive.

Gwenael Ruprich-Robert :

Pour les champignons, c’est un enjeu encore plus connu du grand public, mais souvent mal maîtrisé. Certains champignons comestibles ont des sosies toxiques, parfois très proches morphologiquement.

Le cas des amanites est emblématique : certaines espèces mortelles peuvent être confondues avec des espèces comestibles si on ne prend pas en compte l’ensemble des critères — volve, anneau, couleur des lames, environnement de pousse.

Ce qui est préoccupant, c’est que les intoxications surviennent souvent chez des personnes convaincues de leur expérience. D’où l’importance de former les professionnels à une lecture rigoureuse et à une posture de prudence.

Dans les deux formations, plantes et mycologie, on cherche justement à réinstaller cette exigence scientifique dans l’identification.

 

Au-delà de l’identification visuelle, la formation aborde les toxicités et leur composition chimique. Comment articulez-vous botanique, pharmacognosie et mécanismes toxicologiques pour donner une compréhension complète du risque ?

Florence Chapeland-Leclerc :

L’identification n’est que la première étape. Une fois l’espèce reconnue, il faut comprendre ce qu’elle contient et ce que cela implique.

C’est là que la pharmacognosie prend tout son sens : on travaille sur les métabolites secondaires, les alcaloïdes, les glycosides, les toxines spécifiques, et leur lien avec les effets biologiques observés. L’objectif est que les participants ne retiennent pas seulement “cette plante est toxique”, mais comprennent pourquoi elle l’est, à quelle dose, par quel mécanisme.

On essaie donc de relier systématiquement la botanique à la chimie et à la physiopathologie.

Gwenael Ruprich-Robert :

Pour les champignons, c’est la même logique. Les toxines fongiques ont des mécanismes d’action très différents : hépatotoxiques, neurotoxiques, digestives… Comprendre la structure chimique et la cible biologique permet d’interpréter les symptômes et d’anticiper l’évolution clinique.

La richesse de la formation tient aussi aux intervenants extérieurs : toxicologues, cliniciens, professionnels de centres antipoison, parfois des spécialistes hospitaliers.

Chacun apporte son regard — scientifique, analytique ou clinique — ce qui permet de relier l’observation naturaliste à la prise en charge concrète du patien

 

La formation combine e-learning, travaux pratiques et sorties sur le terrain, notamment au jardin botanique et au Parc Floral. Pourquoi l’observation directe est-elle indispensable pour acquérir une compétence fiable d’identification, et en quoi ne peut-elle pas être remplacée par un enseignement uniquement théorique ?

Florence Chapeland-Leclerc :

On peut apprendre énormément de choses en salle ou en ligne, mais l’identification du vivant ne se construit pas uniquement sur des diapositives.

Quand on est face à la plante ou au champignon, on est confronté à la variabilité réelle : la taille change selon le milieu, la couleur varie selon l’exposition, certains caractères sont moins nets que dans les manuels. Cette confrontation au réel oblige à mobiliser l’ensemble des critères d’identification et pas seulement un détail frappant.

Il y a aussi une dimension sensorielle et méthodologique : apprendre à observer dans le bon ordre, à comparer, à douter, à vérifier plusieurs caractères avant de conclure. Ce sont des réflexes qui s’acquièrent sur le terrain.

Sans cette étape, on reste dans une connaissance théorique, parfois fragile. L’objectif est que les participants repartent avec une véritable aisance pratique.

Gwenael Ruprich-Robert :

Ce qui est important, c’est que l’on ne cherche pas seulement à faire “reconnaître” une espèce, mais à installer une posture d’identification rigoureuse.

Sur le terrain, on voit que les spécimens ne ressemblent jamais exactement aux planches des livres. Il faut composer avec l’imperfection, les spécimens abîmés, les stades de développement différents. C’est là que l’on apprend à raisonner, à croiser les critères, à accepter de ne pas conclure trop vite.

Les sorties sont donc un moment pédagogique fort : elles permettent d’articuler ce qui a été vu en e-learning ou en TP avec la réalité biologique. C’est souvent à ce moment-là que les participants prennent confiance — parce qu’ils comprennent comment appliquer concrètement la méthode.

 

Identifier une plante ou un champignon est une première étape. Mais, en pratique, ce qui compte aussi, c’est la réaction face à une exposition. Comment la formation prépare-t-elle les participants à évaluer la gravité d’une situation et à adopter la conduite appropriée — parfois dans l’urgence ?

Gwenael Ruprich-Robert :

On insiste beaucoup sur le fait que l’identification n’est pas un exercice académique isolé. Elle a un impact direct sur la prise de décision.

Dans la formation, nous travaillons sur des cas concrets : ingestion accidentelle chez un enfant, cueillette familiale, automédication à base de plantes, ou simple doute après exposition cutanée. L’objectif est d’apprendre à poser les bonnes questions : quelle espèce ? quelle quantité ? à quel moment ? quels symptômes ?

Si l’identification est fiable, l’évaluation du risque devient plus précise. Et cela change tout.

Florence Chapeland-Leclerc :

Nous avions évoqué un exemple très parlant : celui d’une photo envoyée par un patient ou un proche. Savoir reconnaître rapidement l’espèce — ou au moins suspecter un groupe toxique — peut modifier la temporalité de la prise en charge.

Dans certains cas, cela permet de rassurer immédiatement. Dans d’autres, cela conduit à orienter sans délai vers un centre antipoison ou un service hospitalier.

La différence entre une incertitude totale et une identification argumentée peut faire gagner un temps précieux.

C’est pour cela que la formation ne s’arrête pas à « reconnaître », mais apprend à relier identification, toxicité, symptômes et conduite à tenir. L’enjeu est très concret : sécurité du patient et responsabilité professionnelle.

 

Dans un contexte où les produits naturels sont de plus en plus valorisés — en officine comme sur les réseaux sociaux — comment réaffirmer que certaines plantes et certains champignons comportent des risques réels et nécessitent une approche scientifique rigoureuse ?

Florence Chapeland-Leclerc :

Il y a aujourd’hui une forme de confiance spontanée envers le végétal. Beaucoup associent “naturel” à “doux” ou “sans danger”. Or, en pharmacognosie, nous savons que les plantes produisent des métabolites secondaires puissants — parfois à l’origine de médicaments, parfois à l’origine d’intoxications.

L’enjeu n’est pas de dramatiser, mais de réintroduire de la nuance et de la connaissance. Une plante peut être utilisée dans un cadre précis, à une dose contrôlée, et devenir problématique dans un autre contexte.

Notre rôle est de remettre de la rigueur scientifique dans un domaine où circulent beaucoup d’affirmations approximatives.

Gwenael Ruprich-Robert :

Pour les champignons, on observe la même chose : l’attrait pour la cueillette, le retour à la nature, les usages culinaires ou “bien-être”. Cela peut être très positif, mais à condition d’être accompagné de compétences solides.

Ce que nous cherchons à transmettre, ce n’est pas la méfiance, mais la responsabilité. Le vivant est complexe. Il mérite une approche fondée sur l’observation, la classification, la toxicologie.

Réaffirmer cela dans un cadre universitaire, c’est aussi protéger le public contre les simplifications ou les discours approximatifs. La science ne s’oppose pas au naturel — elle permet de le comprendre.

 

Pour conclure, en quoi ces deux formations — Plantes toxiques et Mycologie officinale — participent-elles, selon vous, à une véritable mission de formation des professionnels de santé pour l’amelioration de la santé publique ?

Florence Chapeland-Leclerc :

Former à l’identification rigoureuse des plantes et des champignons, ce n’est pas seulement transmettre un savoir naturaliste. C’est contribuer à la sécurité des patients.

Derrière chaque espèce reconnue correctement, il peut y avoir une décision plus juste, une prise en charge plus rapide, une inquiétude évitée ou, au contraire, une alerte donnée à temps.

Dans un contexte où l’automédication, la cueillette et l’usage des produits naturels se développent, il est essentiel que les professionnels disposent de bases solides et actualisées.

Gwenael Ruprich-Robert :

La botanique et la mycologie appliquées à la santé ne sont pas des savoirs secondaires. Elles s’inscrivent pleinement dans la formation pharmaceutique et dans la prévention des risques.

Ces deux formations rappellent que la connaissance du vivant n’est pas théorique : elle engage la responsabilité professionnelle et participe directement à la protection de la population.

 

Entretien realisé par Luiz Villarinho.

 

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