Luiz Villarinho, responsable du service de la Formation Continue, a rencontré Laura Harcouët et Sylvie Brochet, ancienne et nouvelle responsables du Diplôme Universitaire Santé publique en milieu pénitentiaire. Cet entretien croisé s’inscrit dans un moment de transition, marqué par le passage de la responsabilité pédagogique entre deux enseignantes engagées et partageant une même conviction : le soin en milieu pénitentiaire est un enjeu majeur de santé publique, qui ne peut être pensé sans formation, sans réflexion collective, et sans un ancrage fort dans l’université publique.

Sylvie Brochet et Laura Harcouët

© Faculté de Pharmacie de Paris

Pharmacienne Praticien Hospitalier intervenant à l’Unité Sanitaire de la prison Paris La Santé, Laura Harcouët est engagée depuis de nombreuses années dans le champ du soin en détention. Son parcours professionnel, ancré dans la pratique quotidienne du soin somatique, du circuit du médicament et de la coordination des acteurs en milieu carcéral, l’a conduite à s’impliquer durablement dans le Diplôme Universitaire Santé publique en milieu pénitentiaire, qu’elle a accompagné, structuré et fait vivre au fil des années en tant que responsable pédagogique.

À ses côtés, Sylvie Brochet, psychologue clinicienne, exerce en psychiatrie en milieu pénitentiaire. Son parcours, à la fois en psychiatrie générale et en secteur de psychiatrie en milieu pénitentiaire, a nourri une réflexion clinique et éthique indispensable à la compréhension globale des enjeux du soin en prison. Elle met cette expertise au service du DU depuis de nombreuses années, dans une démarche de transmission.

En 2026, elle prend le relais de la responsabilité pédagogique du DU « Santé Publique en milieu pénitentiaire » dans un esprit de continuité et de transmission.

Faire vivre un tel enseignement, le renouveler, l’adapter aux évolutions du terrain et aux besoins des professionnels, c’est refuser que ces questions restent marginales ou invisibles. C’est aussi affirmer le rôle essentiel de l’université dans la transmission de savoirs exigeants, critiques et profondément humains, au service de la dignité des personnes détenues, des soignants et, plus largement, du système de santé.

Cet entretien croisé s’inscrit ainsi dans un moment de transition, marqué par le passage de la responsabilité pédagogique entre deux enseignantes engagées de longue date, partageant une même conviction : le soin en milieu pénitentiaire est un enjeu majeur de santé publique, qui ne peut être pensé sans formation, sans réflexion collective, et sans un ancrage fort dans l’université publique.

 

Docteur Laura Harcouët, vous êtes pharmacienne et vous avez porté et structuré ce DU pendant plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a amenée, dans votre parcours professionnel, à vous engager dans la santé publique en milieu pénitentiaire, et qu’avez-vous cherché à construire à travers cette formation dont vous transmettez la responsabilité à Madame Sylvie Brochet ?

Laura Harcouët :

« Mon parcours en milieu pénitentiaire s’est construit à partir de ma pratique de pharmacienne en charge du circuit du médicament à la prison de La Santé et mon engagement au sein de l’Association des Professionnels de Santé exerçant en Prison (APSEP). En prison, j’ai découvert un exercice très particulier, à la fois technique et profondément humain, avec des contraintes fortes, des circuits spécifiques, et une responsabilité importante dans la continuité et la sécurité des soins.

Quand j’ai repris ce DU, il existait déjà. Il avait été créé avant moi, mais il était clair qu’il fallait le faire vivre, l’adapter aux évolutions du terrain et aux besoins des professionnels. Très vite, j’ai eu à cœur de m’inscrire dans cette continuité, tout en renforçant l’ancrage très concret de la formation.

Ce qui m’a frappée, c’est à quel point les professionnels de santé arrivent souvent en milieu pénitentiaire sans préparation spécifique, alors que les situations rencontrées sont complexes notamment par la nécessité de travailler en partenariat avec l’administration pénitentiaire tout en respectant l’indépendance des soignants, la confidentialité, le secret médical et le consentement de la personne soignée. Le DU devait être un espace où l’on peut mettre des mots sur ces réalités, partager des pratiques, et donner des repères solides.

Ce que j’ai cherché à transmettre, ce n’est pas un modèle unique, mais une manière de penser le soin en prison : un soin rigoureux, respectueux du cadre, mais qui reste profondément centré sur la personne détenue et sur le sens de notre engagement professionnel. Avec le temps, le DU est aussi devenu un lieu de rencontre et de soutien entre professionnels. La transmission à Sylvie s’inscrit pour moi dans cette logique de continuité et de confiance. »

Madame Sylvie Brochet, vous êtes psychologue clinicienne et vous prenez aujourd’hui la responsabilité pédagogique de ce DU. Qu’est-ce qui, dans votre parcours clinique et institutionnel, vous a conduit à vous engager sur les questions de santé en milieu pénitentiaire, et à considérer ce champ comme un enjeu majeur de santé publique ?

Sylvie Brochet :

« Mon intérêt et engagement pour les soins en milieu pénitentiaire s’est construit assez progressivement, à partir de rencontres humaines et de ma pratique clinique. En tant que psychologue, j’ai été très tôt confrontée à des situations de vulnérabilité psychique inscrites dans des parcours de vie marqués par les ruptures, les traumatismes et les exclusions successives, dont la prison constitue un lieu de concentration particulièrement éprouvant.

Ce qui m’a frappée, c’est que le soin en détention ne peut jamais être pensé uniquement à l’échelle individuelle. Exercer en prison, c’est tenir compte d’un contexte particulier. Le soin est toujours pris dans un cadre institutionnel, avec des enjeux de sécurité, de droit, de temporalité pénale, qui viennent bousculer le travail clinique. Et surtout il me semble nécessaire de rester connecté avec les soins du milieu libre. Cela oblige à une réflexion permanente sur la place du soignant, sur le sens du soin, sur ce que signifie accompagner une personne dans un tel contexte. Les soignants sont exposés à un risque de glissement dans leur pratique s’ils n’ont pas l’appui d’une institution hospitalière et d’une équipe de soins forte de ses propres valeurs. Dans différents espaces de rencontre et de formation entre professionnels, j’ai constaté l’importance du besoin d’échanges à la croisée des savoirs et des expériences, entre les professionnels exerçant en milieu pénitentiaire.

Très vite, j’ai compris que ces questions dépassaient largement la clinique individuelle. On est face à de véritables enjeux de santé publique : continuité des soins, articulation dedans-dehors, prévention, respect des droits fondamentaux. Soigner en prison est complexe et passionnant, devant s’adapter à la spécificité du milieu carcéral, et parvenir à concilier des impératifs sécuritaires et de santé publique.

C’est cette articulation entre clinique, institution et santé publique qui m’a donné envie de m’engager plus fortement dans ce champ, et aujourd’hui de reprendre la responsabilité pédagogique de ce DU. Pour moi, former les professionnels qui interviennent en milieu pénitentiaire, c’est leur donner des repères, des espaces de réflexion et de soutien, pour qu’ils puissent tenir dans la durée et continuer à exercer un soin juste, humain et éthiquement fondé. »

Comment articulez-vous, dans ce DU, les enjeux de santé publique — prévention, continuité des soins, réduction des inégalités — avec les contraintes du cadre pénitentiaire, tout en préservant le secret médical, l’indépendance des soignants et la dignité des personnes détenues ?

Sylvie Brochet :

« Les détenus doivent bénéficier d’un accès à des soins comparables à ceux dispensés en milieu libre, avec une prise en charge globale, somatique, psychologique, curative comme préventive, réalisée par l’hôpital de proximité. Pour nous, la santé en milieu pénitentiaire est avant tout une question de santé publique. La prison concentre des personnes qui cumulent souvent des fragilités importantes — sociales, psychiques, somatiques — et qui, très souvent, étaient déjà éloignées du système de soins avant l’incarcération.

L’intervention sanitaire, tant somatique que psychiatrique et addictologique, s’est déployée de manière diversifiée selon les sites, les effectifs et les spécificités locales. Elle repose toutefois sur des valeurs communes, portées par les professionnels et les équipes, et sur une créativité indispensable pour adapter les pratiques de soin aux contraintes institutionnelles et aux réalités cliniques du milieu pénitentiaire.

Mais cette clinique s’exerce dans un cadre très contraint, où le droit pénal, les règles de sécurité et l’organisation pénitentiaire sont omniprésents. Le risque, si l’on n’y réfléchit pas collectivement, c’est que ces contraintes prennent le pas sur le sens du soin. Le DU offre justement un espace pour penser ces tensions, les nommer, et aider les professionnels à se positionner de manière claire et éthique. »

Laura Harcouët :

« Concrètement, cela passe par des choses très pratiques. Le respect du secret médical, l’indépendance des soignants, la dignité des personnes détenues ne sont pas des principes abstraits : ce sont des questions qui se posent tous les jours, dans les relations avec l’administration pénitentiaire, dans la gestion des urgences ou des situations médico-légales.

Dans le DU, on travaille beaucoup à partir de situations réelles, vécues par les participants. On analyse ensemble ce qui est possible, ce qui ne l’est pas, ce qui relève du droit, de l’éthique, ou de la négociation institutionnelle. L’objectif n’est pas de donner des recettes toutes faites, mais d’aider chacun à construire une posture professionnelle solide, qui permette de tenir dans la durée sans renoncer aux fondamentaux du soin. »

Le programme du DU est particulièrement riche : organisation pénitentiaire, parcours pénal, prévention et éducation à la santé, pathologies somatiques et psychiatriques, situations médico-légales, circuit du médicament, réflexion éthique. Comment ce programme a-t-il été construit pour répondre aux réalités du terrain, et en quoi vos regards respectifs de pharmacienne et de psychologue se complètent-ils dans cette approche pédagogique ?

Laura Harcouët :

« Le programme s’est construit très clairement à partir du terrain. Il ne s’agit pas d’un empilement de thématiques, mais d’un parcours qui suit la réalité de ce que vivent les professionnels en détention. Quand on arrive en milieu pénitentiaire, il faut comprendre rapidement le cadre : l’organisation de l’administration pénitentiaire, le parcours pénal, les partenaires, les règles spécifiques. Sans ça, on est vite en difficulté.

Ensuite viennent les questions très concrètes du soin et de son organisation : les pathologies somatiques, psychiatriques, les maladies infectieuses, les addictions, soins bucco dentaires, le circuit du médicament et les situations médico légales. Celles-ci sont vécues au quotidien par les soignants sans y avoir été préparés. Le DU doit leur permettre de mieux comprendre ce cadre et de sécuriser leurs pratiques. »

Sylvie Brochet :

« De mon côté, j’apporte un regard clinique centré sur la santé mentale et la souffrance psychique, sur une clinique du malheur et de la désespérance, où se concentrent les pauvretés et les inégalités, mais aussi sur les effets que ces contextes produisent chez les professionnels eux-mêmes. La prison constitue en effet un environnement particulièrement éprouvant, tant sur le plan émotionnel qu’institutionnel ».

L’idée n’est pas de juxtaposer des savoirs, mais de les faire dialoguer. Une situation médico-légale, par exemple, n’est jamais uniquement juridique ou technique : elle engage aussi la clinique, la rencontre humaine, la relation au patient, l’éthique, la posture du soignant. La complémentarité entre nos regards est donc essentielle. Elle permet de croiser les dimensions organisationnelles, cliniques, psychiques et éthiques, tout en intégrant la personne aux décisions qui la concernent et de proposer une formation qui reste fidèle à la complexité du terrain. »

Les thématiques abordées — addictions, hépatites, VIH, troubles mentaux, suicide, handicap — rappellent que la prison concentre des problématiques de santé publique majeures. En quoi la formation permet-elle aux professionnels de mieux appréhender ces enjeux, non seulement en détention, mais aussi dans une logique de prévention et de continuité des soins à la sortie ?

Sylvie Brochet :

« La prison concentre effectivement des problématiques de santé publique majeures, en particulier en psychiatrie. Beaucoup de personnes arrivent en détention avec des parcours de soins très fragmentés, voire inexistants, et des vulnérabilités importantes : addictions, troubles psychiques, maladies chroniques.

Comme évoqué par Pascale Giravalli, présidente de l’ASPMP (Association des Secteurs de Psychiatrie en Milieu Pénitentiaire), la prison en ce sens est un lieu « expérimental » où les contraintes sur les corps, les espaces et les temps des personnes détenues mais aussi, dans une moindre proportion, ceux qui y travaillent, bouleversent de façon durable tous les fonctionnements psychiques.

L’écrasante majorité de personnes détenues en France est constituée d’hommes, de tous âges, parfois très jeunes voir très âgés. Tous, qu’il s’agisse de personnes mineures, de femmes ou de mères incarcérées ont droit à une protection de la santé adaptée, respectueuse de la mixité femmes-hommes dans les unités de soin. Se limiter à une approche strictement curative en détention ferait courir le risque de négliger les enjeux essentiels de prévention et d’accompagnement sur le long terme.

Dans la formation, on insiste beaucoup sur cette idée : le temps de l’incarcération est un moment clé pour repérer, évaluer, et parfois réengager des personnes dans un parcours de soins. Cela suppose de penser la clinique dans une logique de santé publique, en tenant compte de ce qui se passera après la sortie. »

Laura Harcouët :

« Du point de vue du soin somatique et du médicament, c’est exactement la même chose. Les pathologies infectieuses, les addictions, les maladies chroniques ou le handicap nécessitent une prise en charge rigoureuse en détention, mais aussi une anticipation très concrète de la continuité des traitements et du suivi à l’extérieur.

Le DU permet aux professionnels de mieux comprendre ces enjeux et de travailler sur des situations très concrètes : comment organiser un relais de soins, comment coordonner avec les structures de ville comment améliorer les connaissances des patients sur leurs problèmes de santé et comment dynamiser la mission majeure des soignants en milieu pénitentiaire qui est la prévention en santé. Dans ce domaine, les thématiques peuvent être très variées comme par exemple la santé bucco-dentaire, le bon usage du médicament, la nutrition, la prévention des risque infectieux et bien d’autres encore. Ce sont des questions essentielles, à la fois pour la santé individuelle des personnes détenues et pour la santé publique au sens large. »

Le soin en prison confronte les professionnels à des dilemmes éthiques forts : contraintes sécuritaires, situations médico-légales, vulnérabilité psychique, tension entre soin et contrôle. Comment le DU aide-t-il les participants à construire une posture professionnelle juste, à la fois éthique, clinique et institutionnelle ?

Sylvie Brochet :

« En milieu carcéral, les professionnels sont confrontés à des questions dont la réponse n’est pas évidente et les dilemmes éthiques ne sont pas théoriques, ils sont quotidiens. Les professionnels sont constamment pris entre des contraintes sécuritaires, des injonctions institutionnelles, des situations médico-légales, des persécutions (délirantes et réelles) et la réalité de la souffrance psychique des personnes détenues. Cela peut être très déstabilisant, surtout quand on arrive sans repères spécifique et se référer uniquement au cadre ou aux repères tels qu’ils existent en milieu libre serait problématique.

On travaille beaucoup sur des situations concrètes, vécues par les participants, pour réfléchir ensemble à ce qui relève du soin, du contrôle, du droit, ou de l’éthique. Cela permet de sortir de la culpabilité ou de l’isolement, et de construire une réflexion partagée permettant d’affirmer des postures professionnelles. »

Laura Harcouët :

« Du point de vue du soin et du médicament, c’est exactement la même chose. Les décisions prises ont souvent des implications lourdes, et il n’existe pas toujours de réponse “idéale”. Le DU vise à permettre à chacun de se situer, de comprendre le cadre dans lequel il agit, et faire des choix professionnels argumentés et assumés.

Cette posture, elle se construit aussi en comprenant mieux les contraintes des autres acteurs — administration pénitentiaire, justice, partenaires extérieurs — sans jamais pour autant renoncer aux fondamentaux du soin, comme le secret médical et l’indépendance professionnelle. »

Pour conclure, ce DU est aujourd’hui à un moment de transmission entre vous deux. Qu’est-ce que vous souhaitez transmettre aux professionnels qui s’engagent dans cette formation, et quel message fort aimeriez-vous faire passer sur la place du soin en milieu pénitentiaire dans notre système de santé ?

Laura Harcouët :

« Ce que j’ai toujours souhaité partager à travers ce DU, c’est d’abord une exigence professionnelle. Travailler en milieu pénitentiaire n’est pas un exercice “à part” ou au rabais : c’est un soin complexe, qui demande des compétences solides, une grande rigueur et une vraie capacité de réflexion. J’aimerais que les professionnels qui suivent cette formation repartent en se sentant plus légitimes, mieux outillés, et surtout moins seuls.

La transmission à Sylvie se fait dans cet esprit-là : continuer à faire vivre une formation ancrée dans le réel, fidèle au terrain, qui respecte la complexité du soin en prison sans jamais perdre de vue les personnes détenues et les soignants. »

Sylvie Brochet :

« Pour moi, le message central est que le soin en milieu pénitentiaire est un enjeu majeur de santé publique et de droits humains. La prison ne doit jamais être un angle mort du système de santé. Ce qui s’y passe a des conséquences bien au-delà des murs, pour les personnes détenues, pour les familles, pour les professionnels, et pour la société dans son ensemble.

J’aimerais que les participants repartent avec cette conviction : exercer un soin juste en prison, c’est possible, mais cela suppose de la formation, des repères éthiques solides et une réflexion collective. Le DU doit rester un lieu où l’on peut penser ensemble, questionner ses pratiques et continuer à donner du sens à son engagement. »

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