Le service de la Formation Continue a rencontré Mme Miryam Mebarki-Germain, pharmacien hospitalo-universitaires, impliquée depuis plusieurs années dans les domaines de la biothérapie et des innovations thérapeutiques. Dans cet entretien, elle revient sur les transformations introduites par les médicaments de thérapie innovante dans la pharmacie et la médecine, sur les enjeux scientifiques et organisationnels qu’ils soulèvent pour le système de santé, ainsi que sur le rôle que peut jouer la formation universitaire pour accompagner l’appropriation de ces nouvelles thérapeutiques par les professionnels.
Mme Miryam Mebarki-Germain
© Faculté de pharmacie de Paris
Les médicaments de thérapie innovante (MTI) — qui regroupent notamment les thérapies géniques (comme les CAR-T cells), les thérapies cellulaires ou encore les médicaments d’ingénierie tissulaire— représentent aujourd’hui l’une des transformations les plus profondes de la médecine contemporaine. À la frontière entre recherche biomédicale, biotechnologies et pratique hospitalière, ces traitements ouvrent des perspectives thérapeutiques inédites pour des pathologies jusque-là difficiles à traiter, en particulier dans certaines maladies rares ou en cancérologie.
Mais ces innovations scientifiques s’accompagnent aussi de défis considérables. Les MTI impliquent des procédés de fabrication spécifiques, des circuits logistiques complexes, des exigences réglementaires particulières et un suivi clinique souvent prolongé des patients. Leur intégration dans le système de santé suppose donc de nouvelles compétences, capables d’articuler les dimensions scientifiques, cliniques, réglementaires et organisationnelles propres à ces thérapies.
C’est dans ce contexte qu’a été créé à la Faculté de pharmacie de l’Université Paris Cité le Diplôme Universitaire Médicaments de thérapie innovante, porté conjointement par les Docteures Miryam Mebarki-Germain et Annick Tibi. Toutes deux pharmaciens hospitalo-universitaires, elles sont impliquées depuis plusieurs années dans les domaines de la biothérapie et des innovations thérapeutiques, à l’interface entre recherche, développement du médicament et mise en œuvre clinique.
Dans cet entretien, réalisé avec Mme Miryam Mebarki-Germain, nous revenons sur les transformations introduites par les médicaments de thérapie innovante dans la pharmacie et la médecine, sur les enjeux scientifiques et organisationnels qu’ils soulèvent pour le système de santé, ainsi que sur le rôle que peut jouer la formation universitaire pour accompagner l’appropriation de ces nouvelles thérapeutiques par les professionnels.
Parcours et ancrage scientifique
Vous êtes pharmacienne hospitalo-universitaire et vous travaillez depuis plusieurs années dans le domaine des thérapies cellulaires et des médicaments de thérapie innovante. Qu’est-ce qui, dans votre parcours, vous a conduite à vous investir dans ce DU et dans ce domaine très spécifique ?
Je suis pharmacienne de formation initiale et j’ai effectué mes études à la Faculté de pharmacie de Paris. J’ai ensuite choisi la filière de l’internat hospitalier, avec l’idée assez tôt de m’orienter vers une carrière hospitalo-universitaire, c’est-à-dire avec un triple engagement : l’hôpital, la recherche et l’enseignement.
Pendant mon internat, je me suis spécialisée dans le domaine de la thérapie cellulaire. Sur les dernières années de formation, j’ai mené en parallèle une thèse de sciences, également dans ce domaine. C’est un champ qui m’a très vite intéressée parce qu’il représente, à mon sens, l’avenir de la médecine pour les maladies complexes.
Je suis arrivée à la Faculté en 2017 comme assistante hospitalo-universitaire au sein de l’unité pédagogique dédiée à l’innovation pharmaceutique. À ce moment-là, le DU Médicaments de Thérapie Innovante existait déjà : il avait été créé en 2016 par Jean-Hugues Trouvin et Madame Annick Tibi, notamment en réponse à une demande des pharmaciens hospitaliers.
En effet, les médicaments de thérapie innovante commençaient à arriver dans les hôpitaux, et il existait un véritable besoin de formation pour comprendre ces produits très particuliers. J’ai d’abord rejoint l’équipe pédagogique comme enseignante. Puis, lorsque le Pr Jean-Hugues Trouvin a pris sa retraite, j’ai progressivement repris la responsabilité pédagogique du DU, que je partage aujourd’hui avec Madame Annick Tibi.
Pourquoi les MTI aujourd’hui ?
Thérapies géniques, thérapies cellulaires, CAR-T cells… Les médicaments de thérapie innovante bouleversent les modèles classiques du médicament. En quoi représentent-ils un changement de paradigme pour la pharmacie et pour le système de santé ?
Les médicaments de thérapie innovante apparaissent aujourd’hui principalement dans des situations où il existe un besoin médical insatisfait. Ils concernent souvent des maladies pour lesquelles les traitements conventionnels ne fonctionnent pas ou n’existent pas : certaines maladies génétiques rares, mais aussi des cancers résistants ou réfractaires aux thérapies classiques.
Dans ce contexte, ces approches apportent une perspective nouvelle. On ne parle plus seulement de médicaments chimiques ou de protéines recombinantes, comme cela a été le cas pendant longtemps avec les biothérapies. Avec les MTI, on travaille directement avec des cellules vivantes, des tissus ou du matériel génétique, parfois même des combinaisons de plusieurs de ces éléments. Cela change profondément la nature du médicament.
Ce changement se répercute aussi sur la pratique pharmaceutique et l’organisation du système de santé. Ces traitements sont beaucoup plus complexes à développer, à produire et à administrer, et ils nécessitent des infrastructures et des compétences très spécifiques. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui encore, la grande majorité des MTI sont administrés à l’hôpital, dans des centres hautement spécialisés ou des centres de référence.
Il a donc fallu, en relativement peu de temps, acquérir de nouvelles expertises : comprendre ces produits, anticiper leurs risques, organiser leur circuit de prise en charge et adapter les pratiques professionnelles. C’est précisément ce contexte qui explique l’émergence de formations dédiées comme ce DU.
De l’innovation scientifique à la réalité hospitalière
Les MTI ne sont pas seulement des produits innovants, ils transforment aussi l’organisation des soins : préparation hospitalière, logistique, traçabilité, pharmacovigilance renforcée. Comment le DU prépare-t-il les professionnels à cette complexité opérationnelle ?
L’objectif du DU est justement d’accompagner les professionnels dans la compréhension et la mise en œuvre de ces traitements très particuliers. La formation commence par une base théorique solide, indispensable pour comprendre la nature de ces médicaments. On aborde notamment les aspects réglementaires — qui sont aujourd’hui largement définis au niveau européen — mais aussi les bases scientifiques : les cellules, les gènes, les tissus, qui constituent les matières premières de ces thérapies.
Dans un second temps, la formation s’appuie beaucoup sur des retours d’expérience du terrain. Nous faisons intervenir des professionnels qui travaillent directement avec ces produits : pharmaciens hospitaliers, cliniciens, chercheurs, mais aussi des représentants de l’industrie. Chacun vient expliquer comment ces thérapies sont développées, organisées et mises en place dans la pratique. Cela permet aux participants de se projeter concrètement dans leur propre contexte professionnel.
Une troisième dimension, que nous développons de plus en plus, est l’approche pratique. Jusqu’à récemment, les participants visitaient par exemple les installations de l’hôpital Saint-Louis, avec un parcours qui permettait de comprendre l’ensemble du circuit : l’unité de thérapie cellulaire, la pharmacie hospitalière et le centre Méary.
Cette année, nous avons élargi ce dispositif en ajoutant une visite sur un site industriel, afin que les stagiaires puissent voir aussi comment ces produits sont développés et fabriqués à l’échelle industrielle. L’idée est de montrer les deux dimensions — hospitalière et industrielle — car elles sont étroitement liées dans le domaine des thérapies innovantes.
Enfin, certains enseignements prennent la forme d’ateliers interactifs. Les participants travaillent par petits groupes à partir de situations concrètes : par exemple, organiser l’arrivée d’une thérapie génique dans un hôpital, réfléchir aux questions de stockage, de préparation ou de circuit pharmaceutique. Ce type d’exercice permet de passer de la théorie à la réflexion opérationnelle, ce qui est souvent très apprécié des participants.
Enjeux réglementaires et éthiques
Les médicaments de thérapie innovante sont encadrés par des dispositifs réglementaires spécifiques, au niveau européen comme au niveau national. Quels sont, selon vous, les principaux défis réglementaires et éthiques que les professionnels doivent comprendre pour exercer dans ce domaine ?
Le premier défi tient au fait que les médicaments de thérapie innovante restentrelativement peu nombreux à obtenir une autorisation de mise sur le marché. À l’échelle européenne, on compte aujourd’hui seulement une dizaine à une vingtaine de produits autorisés, et encore, certains obtiennent une autorisation conditionnelle ou sont retirés par la suite si les données complémentaires ne confirment pas les résultats attendus. Cela montre bien la complexité scientifique et réglementaire de ces traitements.
En parallèle, la recherche est très active, avec un grand nombre d’essais cliniques en cours, notamment dans le domaine des CAR-T cells. Mais beaucoup de ces essais restent à des phases précoces. Il existe donc un écart important entre la dynamique de recherche et le nombre de produits qui arrivent réellement jusqu’à l’autorisation de mise sur le marché.
Un autre enjeu majeur concerne les méthodologies d’évaluation clinique. Dans certaines maladies rares ou très graves, il est difficile — voire impossible — de mettre en place des essais cliniques classiques avec groupe placebo. Les cohortes sont souvent très petites et les situations cliniques ne permettent pas toujours de suivre les standards méthodologiques habituels. Cela oblige à développer d’autres approches, comme l’utilisation de registres, d’histoires naturelles de la maladie ou de ce que l’on appelle des “bras synthétiques”, c’est-à-dire des comparaisons avec des données historiques.
Enfin, il ne faut pas oublier les enjeux de suivi à long terme, notamment pour les thérapies géniques. Dans certains cas, les patients doivent être suivis pendant quinze ans après l’administration du traitement. Cela implique une organisation particulière de la pharmacovigilance et du suivi clinique.
Sécurité, pharmacovigilance et suivi à long terme
Ces thérapies posent des questions inédites en matière de sécurité et de suivi des patients. Comment le DU aborde-t-il la gestion des risques et la surveillance post-autorisation dans le contexte des thérapies innovantes ?
La question de la sécurité est centrale dans le domaine des médicaments de thérapie innovante. Comme ce sont des traitements relativement récents et souvent très complexes, il est indispensable d’organiser un suivi très étroit des patients, y compris après l’autorisation de mise sur le marché.
Dans la pratique, il existe d’abord le dispositif classique de pharmacovigilance. Les effets indésirables observés par les professionnels de santé sont déclarés au niveau national, via les centres régionaux de pharmacovigilance, puis transmis aux autorités compétentes. Ces informations sont ensuite partagées et analysées au niveau européen, afin que les recommandations puissent être harmonisées entre les différents pays.
Mais dans le cas des MTI, la situation est souvent plus complexe, parce que l’autorisation de mise sur le marché peut être accordée alors que certaines données cliniques sont encore en cours de consolidation. Il peut donc y avoir une coexistence entre la vie réelle et la poursuite des essais cliniques, ce qui est assez particulier par rapport au développement classique des médicaments.
Pour certaines thérapies, notamment les thérapies géniques, le suivi réglementaire est également beaucoup plus long. Les patients doivent être suivis pendant quinze ans afin de surveiller d’éventuels effets tardifs. Ce suivi repose souvent sur des études observationnelles ou des registres, qui permettent de documenter l’efficacité et la sécurité du traitement sur le long terme.
Dans le DU, ces questions sont abordées à travers les aspects réglementaires, mais aussi à travers des retours d’expérience de professionnels qui travaillent directement avec ces traitements. L’objectif est que les participants comprennent non seulement les règles de pharmacovigilance, mais aussi les enjeux concrets de la surveillance des patients dans ce contexte particulier.
Accès à l’innovation et équité
Les médicaments de thérapie innovante sont souvent très coûteux et destinés à des indications rares ou sévères. Comment concilier innovation, soutenabilité économique et accès équitable aux patients ?
C’est aujourd’hui l’une des grandes questions qui accompagnent le développement des médicaments de thérapies innovantes. Beaucoup de ces traitements sont développés pour des maladies rares ou des situations cliniques très spécifiques, avec parfois très peu de patients concernés. Dans ce contexte, les investissements en recherche et développement sont importants, alors que le nombre de patients traités reste limité. Cela contribue à expliquer les prix très élevés de certains traitements.
On voit apparaître des thérapies dont le coût peut atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros, voire davantage pour certaines thérapies géniques. Cela pose naturellement la question de la capacité des systèmes de santé à absorber ces coûts, même dans des pays disposant de systèmes solidaires comme en Europe.
Différentes approches sont aujourd’hui discutées pour essayer de trouver un équilibre. L’une d’entre elles consiste à développer des modèles de paiement à la performance, où le remboursement du traitement est lié à l’efficacité observée chez le patient. L’idée est de partager le risque entre le système de santé et le laboratoire, en ne payant pleinement le traitement que si les résultats cliniques sont au rendez-vous.
Cependant, ces modèles soulèvent eux-mêmes des questions importantes : comment définir précisément les critères d’efficacité ? à quel moment évaluer la réponse au traitement ? et que se passe-t-il si l’effet diminue dans le temps ?
Ces débats montrent que l’innovation thérapeutique ne pose pas seulement des défis scientifiques ou médicaux, mais aussi des enjeux économiques et sociétaux. Comprendre ces dimensions fait aussi partie de la formation, car les professionnels qui travaillent avec ces thérapies doivent être capables de situer leur pratique dans ce contexte plus large.
Public cible et débouchés professionnels
À qui s’adresse prioritairement ce DU ? Quels types de professionnels — pharmaciens hospitaliers, industriels, chercheurs, autorités sanitaires — peuvent en tirer un bénéfice concret ?
Le DU s’adresse à un public assez large, mais qui a en commun de travailler, ou de vouloir travailler, dans le domaine des médicaments de thérapies innovantes. On y retrouve bien sûr des pharmaciens hospitaliers, qui sont directement impliqués dans la préparation, la dispensation et le suivi de ces traitements, notamment dans les centres habilités à administrer certaines thérapies cellulaires ou géniques.
Il y a également des professionnels de l’industrie pharmaceutique et des biotechnologies, qui souhaitent mieux comprendre les spécificités scientifiques, réglementaires et organisationnelles de ces produits.
Le DU accueille aussi des chercheurs, des internes, ou des ingénieurs, qui souhaitent acquérir une vision plus globale du domaine, en particulier sur les aspects réglementaires, cliniques et organisationnels.
Enfin, certains participants peuvent venir d’institutions ou d’agences de santé, où ces questions deviennent de plus en plus importantes, notamment pour l’évaluation, la régulation ou la surveillance de ces nouvelles thérapies.
L’objectif est donc de proposer une formation qui permette à ces profils différents de mieux comprendre l’ensemble de l’écosystème des MTI, depuis la recherche jusqu’à leur mise en œuvre concrète dans le système de santé.
Conclusion : un besoin de formation spécifique
Peut-on aujourd’hui accompagner le développement des médicaments de thérapies innovantes sans former spécifiquement les professionnels aux enjeux scientifiques, réglementaires et organisationnels qu’elles impliquent ?
Il me semble que ce serait très difficile. Les médicaments de thérapie innovante introduisent des niveaux de complexité scientifique, clinique, réglementaire et organisationnelle qui dépassent largement le cadre du médicament classique.
On parle de thérapies qui mobilisent des technologies très avancées — thérapie génique, thérapie cellulaire, ingénierie tissulaire — et qui impliquent souvent des circuits de production, de transport et d’administration très spécifiques. Leur intégration dans le système de santé nécessite donc des compétences nouvelles, à la fois sur le plan scientifique, mais aussi sur le plan réglementaire et organisationnel.
Former les professionnels à ces enjeux est essentiel pour que ces innovations puissent être déployées de manière sécurisée, et efficace au bénéfice des patients.
Entretien realisé par Luiz Villarinho
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